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« La proc’ veut une opération coup-de-poing » : au commissariat, 3e partie


Les chefs

Chaque matin, à 8 h 59, le commissaire divisionnaire retrouve, avec son adjoint, les autres gradés, autour de tables disposées en carré. Ce matin-là, le lendemain de la tentative d’évasion de Saïd Charfi (tous les noms et prénoms ont été changés, NDLR), il sort de son bureau au troisième étage du central, une cafetière à la main « Bonjour, messieurs. » Il fait passer les gobelets.

La parole est au chef SU (sûreté urbaine), responsable des enquêteurs, et au commandant chargé de la VP (voie publique), c’est-à-dire de la brigade anti-criminalité et des « en tenue ». Ces derniers représentent 60 % des effectifs, sur un total de 438 fonctionnaires. Ils étaient environ 600 il y a vingt ans. En France, le recrutement des forces de l’ordre est aujourd’hui en hausse, mais la police et la gendarmerie avaient perdu plus de 9 000 postes entre 2007 et 2012 (1). Autour de la table, les deux commandants récapitulent l’un après l’autre les affaires en cours, le nombre et le motif des gardes à vue.

J’apprends que Saïd Charfi a été transféré à la maison d’arrêt d’Annœullin (Nord), escorté par six fonctionnaires répartis dans deux véhicules. Le dossier de son évasion a été confié à la Brap, la brigade de répression des atteintes aux personnes.

« Judiciairement, c’est du travail pour rien. Ce sont des opérations “darmaninesques”. »

Mais la discussion dérive. La procureure de Lille veut une opération « coup-de-poing » dans le quartier Cul-de-Four, dit le divisionnaire. C’est celui de l’école primaire Simone-Veil, devant laquelle le point de deal n’a pas bougé. « Une opération vraiment lourde », a insisté la « proc’ ». Le divisionnaire lui a rappelé que la brigade anti-criminalité en fait régulièrement, mais elle persiste. Autour de la table, on s’inquiète du temps que vont consacrer les policiers au traitement judiciaire des saisies. « Ça risque de faire chauffer le Quart. » Mais le divisionnaire, résigné, met au programme « une grosse opération » pour la semaine suivante. « Ça tombe bien, ce sera juste avant le prochain GLTD (groupe local de traitement de la délinquance, NDLR) », une réunion entre les commissaires, la procureure et d’autres hauts responsables pour harmoniser leur action dans les quartiers difficiles. « Comme ça, j’aurai du stock », reprend le commissaire. Autrement dit, des infractions à compiler dans la prochaine liste à transmettre à la procureure.

À Roubaix, on appelle « cellule d’arbitrage opérationnelle » (CAO) ces interventions qui consistent à envoyer plusieurs véhicules sur un point de deal et à fouiller les caches potentielles de drogue. Un chien des Stups est généralement présent, ce qui permet d’ouvrir des coffres et des portes. Le fait que le chien marque avec son museau est en effet juridiquement considéré comme un motif légitime de perquisition. Le problème, c’est que les guetteurs voient venir les forces de l’ordre de loin et que les policiers ne font souvent que des « découvertes sèches », c’est-à-dire de petites quantités de drogues qu’ils ne pourront jamais relier à une personne ou un réseau. « Judiciairement parlant, c’est du travail pour rien », confirme un officier de police judiciaire du Quart. « Ce sont des opérations “darmaninesques” », raille un gradé de Roubaix, d’après le nom du ministre de l’intérieur Gérald Darmanin, qui a fait de la lutte contre le trafic de drogue son combat principal. J’entendrai un jour le commissaire adjoint de Roubaix parler des CAO lors d’une réunion en présence de ses supérieurs. Il avait choisi ses termes. « Nous avons des résultats modestes sur ce type d’opération, mais cela permet de montrer qu’on agit. »

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Au deuxième étage du central, la réunion suit son cours. Il est maintenant question du nombre de couvertures de survie distribuées en geôles. « La DDSP (direction départementale de la sécurité publique, NDLR) s’inquiète de notre surconsommation. Depuis le début du mois, on est à 65 couvertures pour 54 gardés à vue. On en a donné quelques-unes aux SDF qu’on a hébergés, mais cela n’explique pas la différence. Il faut le répéter aux geôliers. C’est une couverture par gardé à vue. Pas plus. » Tout le monde a l’air blasé autour de la table. Le sujet, récurrent, a le don d’agacer le commissaire divisionnaire. Il commence à imaginer une solution, quand son téléphone sonne.

« Allô, monsieur Pau ? Oui, dites-moi rapidement. Comment ? Le nouveau dircab (directeur de cabinet, NDLR) du préfet veut venir en contrôle routier à Roubaix. Très bien. Samedi ? C’est noté. Comment ? Il veut que ce soit dans un quartier de reconquête républicaine ? Eh bien, monsieur Pau, vous ferez savoir au nouveau dircab du préfet que tout Roubaix est en quartier de reconquête républicaine. Voilà. Bonne journée, monsieur Pau. »

« Je crois que c’est lui que j’avais attrapé il y a quelques années. Ou alors, c’était l’un de ses frères. Famille de pleu-pleu. »

Les chefs échangent maintenant des nouvelles de leur collègue de la brigade spécialisée de terrain (BST) qui a empêché l’évasion de Saïd. « Je l’ai eu au téléphone, il va bientôt reprendre. » Le débat porte aussi sur la pertinence de décontaminer le 5008, un gros SUV Peugeot que conduisait l’unité. « Il avait la tuberculose, non ? » Autour de la table, certains connaissent « Charfi », au moins de réputation. « Je crois que c’est lui que j’avais attrapé il y a quelques années, m’a confié un gradé avant la réunion. Ou alors, c’était l’un de ses frères. Famille de pleu-pleu. » Le commissaire divisionnaire met fin aux commentaires sur ses antécédents. « C’est un fatigué. On en a beaucoup à Roubaix. »

« Un fatigué. » J’entendrai souvent le patron employer cette expression. Au sujet de M. Louale, 41 ans, qui en était à son dixième départ de feu sur la commune d’Hem. De Tony Gomez, « un Cap-Verdien » qui avait agressé un homme avec une pelle, quelques heures après sa sortie de prison, à la station Eurotéléport, où se croisent le métro et le tramway. De cet homme, encore, beaucoup trop fin pour son corps immense, qui était tombé du siège arrière d’un 5008 avant d’être énergiquement relevé par deux policiers qui lui avaient versé une bouteille d’eau sur la tête. « Alors ! ? T’étais plus vaillant tout à l’heure face à mamie avec ta lame de 30 cm ! »

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Un autre homme, en garde à vue, frappait sa tête contre la porte de sa cellule, très fort. Le geôlier avait menacé de le menotter dans le dos et de lui mettre un casque de moto. « C’est ce qu’on fait quand ils sont trop agités, expliquait-il en montrant six casques alignés en haut d’une étagère. C’est pas légal, mais c’est efficace. »

Avec le divisionnaire, nous avons plusieurs fois échangé sur le manque de moyens des hôpitaux psychiatriques, les résultats de leur politique d’interner de moins en moins… « Du coup, tous ces gens sont dans la rue. Or c’est justement l’endroit qu’on est chargés de policer. » Il écoutait mes inquiétudes concernant le manque de formation en psychologie des fonctionnaires. Ils n’ont souvent qu’une compréhension empirique des différents troubles mentaux, des effets du manque… Chaque fois, le divisionnaire concluait : « Que voulez-vous, il y a des gens fatigués. »

Les « fous »

J’emprunte le couloir encombré de vieux casiers éventrés qui mène au second parking du commissariat, celui des voitures personnelles. Le 5008 y est garé. Seul le jeune à l’arrière répond à mon bonjour lorsque j’entre dans le véhicule. L’agent assis à l’avant, siège passager, joue à un jeu de tir sur son smartphone. Dix minutes plus tôt, il s’embrouillait avec le chef de bord au sujet de ma présence. Je l’appellerai « Mutique ».

Sur l’écran du téléphone de Mutique, un gros viseur tremble, un cerf broute dans une prairie. Son tir rate la tête alors que la voiture passe le portail du commissariat. Marc, le chef de bord, est monté côté conducteur. Il fait – 1 °C et il pleut. RTL2 diffuse Everybody Hurts de R.E.M. Il est 5 h 10.

Le premier appel que l’on reçoit est de TN 120. C’est la fréquence du chef de poste à Roubaix. Une personne très matinale et « qui ne dispose pas de toutes ses facultés mentales » serait venue au commissariat vers 5 h 30 pour se plaindre d’un hélicoptère qui tourne au-dessus de chez elle. Elle vient de rappeler au sujet d’une arme à feu. Un autre équipage est envoyé à son domicile.

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Marc met ce genre de comportement sur le compte du cycle lunaire. « Là, encore, ça redescend, mais chaque fois qu’elle est pleine, comme samedi dernier, il y a plein d’inters (interventions, NDLR). » L’idée fait débat. Un jeune « police secours » agacé de la superstition de ses collègues me fera découvrir quelques semaines plus tard une étude publiée en janvier 2019 dans le British Medical Journal. Selon l’article, le cycle lunaire aurait bien une influence sur le nombre d’homicides. Les criminels auraient tendance à profiter du noir, et à ainsi éviter la pleine lune.

Notre 5008 quitte la rue de Lannoy. Marc demande à Mutique de vérifier la plaque d’un fourgon, blanc comme ses cheveux. Sa coupe est non réglementaire : « Parfois, on me dit qu’ils sont trop longs, mais je m’en fous. » Le début de la matinée est calme, comme souvent. Vers 7 heures, un bruit de pales d’hélicoptère réveille l’habitacle. « C’est bon, on a identifié l’hélico », annonce la radio. Tout le monde a reconnu le brigadier André, « un gros déconneur ». Le bruit de pales provenait d’une vidéo YouTube.

Maintenant que le jour est bien levé, les appels radio sont plus fréquents. Une famille s’est réveillée avec la porte de sa véranda fracturée : les vélos des enfants ont disparu. C’est la scientifique qui prend le relais. Il pleut moins à Roubaix mais il fait plus froid. Mutique ne parle toujours pas. La radio nous envoie à Wasquehal, « au domicile d’une maman chez qui le fils a tout cassé ».

« Vraiment, on ne la juge pas, cette dame. C’est surtout qu’on peut rien faire. Alors qu’il y a des solutions… »

Une femme d’une soixantaine d’années entrouvre la porte, apeurée. Elle tremble, enserrant d’une main la robe de chambre effilochée qu’elle porte à même la peau. Son appartement dévasté est plongé dans le noir. Le compteur électrique a été arraché. Au policier, elle dit : « S’il vous voit là, il va me tuer. » Elle raconte que son fils Éric est né en 1985. Qu’il a fait une crise, comme cela lui arrive de temps en temps, surtout quand il ne prend pas ses médicaments. Parfois, il détruit tout chez sa mère et dans les parties communes, confirme un voisin.

La femme s’apprête à refermer sa porte. « Madame ! Attendez ! » Mutique s’est approché, tout près.

« Vous ne voulez pas qu’on vous envoie quelqu’un ? Un proche ?

– Non, je…

– Ce serait bien que vous veniez porter plainte. C’est pour vous protéger.

– Je sais pas. Ça va faire trop de misères. »

Le policier abaisse son masque noir. Ses sourcils ne sont plus froncés, comme dans la voiture, il a les yeux bleu clair, les traits réguliers. Il lui parle de l’assistante sociale et de la psychologue du commissariat. Lui propose d’appeler un proche pour elle. La porte s’est un peu rouverte.

« Vous pouvez aller à pied à la mairie d’ici. Ils auront une solution d’hébergement pour vous.

– Je ne me sens pas bien du tout.

– Vous voulez que j’appelle les pompiers ?

– Non, je… Vous n’auriez pas une cigarette ? Vous devez me prendre pour une folle.

– Ce n’est pas ce qu’on pense de vous. On pense que vous avez besoin d’aide. »

Le policier propose à nouveau les pompiers, la mairie, l’assistante sociale, l’appel au proche. La femme recule sur la pointe des pieds. Elle répète qu’on doit la prendre pour une folle, « une débile ». La porte s’est refermée.

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En bas de l’immeuble, le policier explique : « Vraiment, on ne la juge pas, cette dame. C’est surtout qu’on peut rien faire. » Il regarde la façade, cherche le bon balcon. « Alors qu’il y a des solutions… » C’était la dernière intervention de la matinée. Le 5008 rentre au commissariat. Au fait, Mutique s’appelle François.

Le soir au central, je tombe sur un vieil homme à l’air perdu assis devant les geôles. Il porte un caleçon sans pantalon et des chaussures en cuir. Le chef de poste, un barbu, lui demande ce qu’il fait là, mais il ne répond pas. Des collègues en patrouille l’ont trouvé dans la rue, désorienté. Il n’a aucun papier sur lui. Quelques lettres dépassent seulement de sa veste de costume. Grâce à une adresse, le barbu trouve un numéro de téléphone, appelle. Il s’agit d’un ancien voisin, qui vit maintenant dans le Sud. Le vieil homme s’appelle M. Zaoui, 80 ans. Il y a quelques années, sa fille aurait cherché à le placer dans une résidence spécialisée Alzheimer, mais c’était trop cher. Elle a depuis déménagé du Nord, dit le voisin. Après avoir raccroché, le barbu appelle une ambulance et puis une connaissance au CHU de Roubaix. « Le dîner est pas encore passé ? Tu peux t’assurer qu’il puisse manger ? » Il veut être certain que le vieil homme sera bien accueilli.

Les voitures

Après la réunion des chefs, le commissaire divisionnaire remonte dans son bureau. Sur son grand agenda est écrit : « 14 h 10, point BST. » L’unité Crommelynck, du nom de famille de son chef, Romain, arrive à l’heure dite. Les hommes se placent en arc de cercle face au divisionnaire. « Messieurs, j’ai tenu à faire ce petit point à la suite de l’épisode d’hier. Je veux mettre en avant votre professionnalisme puisque vous avez mis fin à la tentative d’évasion. » Le patron leur annonce la venue prochaine d’un formateur aux techniques et à la sécurité en intervention (FTSI). Romain grimace. Le divisionnaire rassure : « C’est une procédure classique. Un simple débrief opérationnel, comme en font les groupes spécialisés. » Le commissaire demande des nouvelles de M. Bouzid, le policier dont Saïd a voulu saisir l’arme. Il le recevra à son retour dans quelques jours.

« On ne pense pas avoir commis d’erreurs, mais quand on a rendez-vous chez le patron, on ne sait jamais. »

À la sortie du bureau, Romain a l’air soulagé : « On ne pense pas avoir commis d’erreurs, mais quand on a rendez-vous chez le patron, on ne sait jamais. » En descendant les étages, je lui demande si je peux passer l’après-midi avec son équipe. Coup d’œil au major Henri, son supérieur, qui acquiesce. En chemin, je croise Marion, l’enquêtrice des violences conjugales. Elle est soulagée que le parquet ait dissocié son affaire de la tentative d’évasion. Pour elle, le dossier Charfi est clos. « Je suis surtout contente qu’on l’ait déféré, je le supportais plus avec ses airs de victime. » Marion a reçu les résultats de la téléphonie. Trois des portables perquisitionnés chez Saïd ont été utilisés pour harceler Mme Laroussi. En cinq mois, 1 431 appels malveillants ont été passés avec le premier, 477 avec le deuxième et 71 avec le troisième. « On a pu recouper plus de la moitié des appels ! C’est trop bien ! »

Dans la voiture de la BST, l’appréhension de la matinée est retombée. Romain reparle de Saïd. « À l’hôpital, il était calme, sympa même. À la sortie, il nous parlait de son ex-femme et de son frère. Ça avait l’air compliqué. » Les policiers ignorent le contenu précis des dossiers lorsqu’ils assurent un transfert. « “Je suis pas dangereux”, qu’il disait. ​​​​​Il ne comprenait pas pourquoi on avait envoyé le Raid. » Romain porte la même combinaison bleu marine que les membres de l’unité d’élite. Les brigades spécialisées de terrain (BST) ont été créées en 2010 par le ministre de l’intérieur Brice Hortefeux, en remplacement des UTeQ (unités territoriales de quartier), ce qu’il restait de la « police de proximité ». Le ministre de François Fillon les voulait « plus musclées ».

→ LES FAITS. Le gouvernement élargit le champ des fichiers de police

Romain a les cheveux courts, le physique sec, athlétique et les paupières un peu tombantes. Dès qu’il a cinq minutes, il allume une roulée, comme sur ce rond-point de Wattrelos où l’on vient de s’arrêter pour un contrôle routier. Le commandant de la voie publique a envoyé la BST en renfort des douanes. « La frontière est juste là, à 500 m. C’est un bon spot », commente Romain en attrapant un Stop Stick, une herse portative.

« Monsieur, vous éteignez le moteur. Vous descendez du véhicule. » Romain s’est approché de la grosse Audi Q3 fluo qu’un collègue vient d’arrêter. L’écran de la tablette NEO s’est figé. Quand le terminal fonctionne, il permet aux policiers d’accéder aux différents fichiers, en l’occurrence le système d’immatriculation des véhicules (SIV) et le fichier des objets et des véhicules signalés (FOVeS). Romain explique au conducteur qu’il va falloir venir avec eux au central, « pour vérification ». Ce dernier, la vingtaine, a l’air stressé. Il porte un jogging élimé et un maillot de football. Il aurait oublié son permis chez son frère, où il se rendait.

Sur le parking du commissariat, c’est maintenant Romain qui a l’air inquiet. Son visage a retrouvé l’expression d’avant la réunion chez le commissaire.
Il fait les cent pas au téléphone, puis raccroche. « Ouf, c’est bon. Viens à l’intérieur, je t’explique. T’avais repéré le pare-chocs déclipsé à l’avant du Q3 ? » Les dealers y cachent parfois la drogue qu’ils rapportent des Pays-Bas.

En passant la plaque de l’Audi au fichier, Romain avait lu cet avertissement de la police judiciaire (PJ) de Créteil : « Véhicule mis en surveillance sur le territoire national. Nature de la surveillance : menaces graves à la sécurité publique. » Les policiers étaient seulement censés renseigner son lieu et son heure de passage, et ne surtout pas alerter le conducteur. Romain avait donc appelé la PJ de Créteil pour s’excuser. « Finalement, ils étaient contents, ils n’avaient plus de nouvelles de la bagnole. Les crapauds (les jeunes sur les points de deal, NDLR) avaient dû repérer la balise et l’enlever. Je leur ai donné l’identité du conducteur. » Un fiché S. « Et on l’a laissé partir. »

L’Audi avait une plaque polonaise. Ces voitures de luxe (la RS Q3 vaut à peine moins de 100 000 €) que l’on voit régulièrement à Roubaix sont souvent achetées en crédit-bail dans des pays du centre de l’Europe. L’acheteur cesse de payer les mensualités, puis revend le véhicule, qui a seulement besoin de nouvelles plaques.

La patrouille de la BST a repris. « Suis le Velar (un Range Rover, NDLR), là. Il a une tête à gratter dessus. » Un jeune collègue de Romain, à l’arrière, montre la nouvelle tablette qu’il a récupérée au central. Il vient d’y entrer la plaque d’une Peugeot blanche. « Tu vois, là, on ne peut pas savoir à qui appartient le véhicule. » Sur le NEO, je lis : « AUTO CHY ». « C’est le nom d’un garage fantôme. » Une société créée en août 2020 au nom d’un individu de Courbevoie, qui a déposé plainte pour usurpation d’identité. Ses papiers lui avaient été dérobés à Lille, en 2017, dans sa voiture. Les arnaqueurs ont utilisé son nom pour immatriculer 530 véhicules.

Depuis 2017, les cartes grises peuvent en effet se faire en ligne. « Les réseaux criminels ont parfaitement su s’approprier les failles de ce nouveau système en montant de nombreux garages fantômes, en vue de faciliter leur anonymat », explique la direction zonale de police judiciaire (DZPJ) du Nord, dans une note. Début 2021, une voiture immatriculée par Auto Chy était ainsi interpellée à son retour des Pays-Bas. Dix-sept kilos d’héroïne pure étaient saisis. En janvier 2021, les garages fantômes de l’agglomération lilloise avaient immatriculé 5 335 véhicules, selon la DZPJ. Le phénomène serait national.

La nuit est tombée à Roubaix et la voiture de la BST continue de tourner. Quartier du Pile, Romain repère un jeune conducteur. « Mets un coup de deux tons. » Le gyrophare bleu éclaire la brique rouge. Le garçon au volant de sa petite 206 sort, jogging noir et orange, l’air penaud. « J’allais juste la regarer, je suis désolé. » Il a 14 ans. La porte d’une maison délabrée, aux volets clos, s’ouvre un peu plus loin dans la rue. La mère du jeune accourt. « Oh non, messieurs, c’est moi qui l’ai envoyé la garer. » Elle porte un pyjama Snoopy. Il fait froid.

« Tu réalises qu’on aurait pu t’ouvrir en deux ? Conduire avant 18 ans, ça peut aller jusqu’à 15 000 € d’amende et un an de prison. Alors, tu t’attires plus de problèmes. Et que je te voie jamais sur le point de deal, là-bas. »

Les policiers fouillent le véhicule, trouvent un pochon d’herbe. La mère grelotte. « S’il vous plaît. C’est dur de les élever quand t’es toute seule. Venez voir la maison, c’est insalubre. J’ai sept enfants et il y a deux chambres. Amir, s’il avait son intimité, il serait pas dans la rue. » Un débat éclate entre les policiers. Le jeune de la BST, ancien chauffeur poids lourd, veut interpeller. « Il y a trop de délinquance routière, dit-il. T’imagines pas le nombre de personnes qui conduisent sans permis. » Selon les chiffres ministériels, 770 000, fin 2019. Romain, son chef, décide de seulement sanctionner « pour le stup ». Amir recevra à domicile une amende forfaitaire de 200 € (150 € s’il paie dans les quinze jours). « Tu réalises qu’on aurait pu t’ouvrir en deux ? le gronde Romain. Conduire avant 18 ans, ça peut aller jusqu’à 15 000 € d’amende et un an de prison. Alors, tu t’attires plus de problèmes. Et que je te voie jamais sur le point de deal, là-bas. »

Romain a grandi à Roubaix. Il sait que la mère d’Amir dit la vérité : « Les gamins sont tout le temps dans les voitures parce qu’ils sont pas bien chez eux. » Parce que c’est trop petit. Qu’ils n’ont pas de chambre à eux. Qu’ils veulent passer un coup de fil à un copain, à une copine. Être tranquille, comme tous les ados. Romain se souvient d’un jeune qui avait acheté une Peugeot 206 d’occasion. « Elle roulait pas, c’était juste pour squatter. » Il avait 13 ans.

Les parents

Une enquêtrice des « Mineurs » entre dans la salle de pause des « violences conj’ ». Son audition d’une petite fille de 10 ans vient de se terminer. Il est 13 heures, elle se sert un café, inspire fort et en avale une gorgée. L’école avait alerté à cause de mots crus que la petite employait. L’enquête a montré que sa mère, 47 ans, et son beau-père, 30 ans, avaient des relations sexuelles devant elle. « En audition, ils ont dit qu’elle demandait, qu’elle voulait tellement avoir une petite sœur… » Dans la pièce, tout le monde a une grimace de dégoût. « Putains de parents », lâche un policier.

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Dans mon carnet, je l’ai surnommé « Clope », parce que ses cigarettes mal roulées ont tendance à se mêler à sa barbe. Il assène : « Le problème, c’est tous les parents qui ont lâché. » C’est dit d’un ton plat, sur le parking du central, en décapuchonnant un gros pot de tabac acheté en Belgique. « Aux Mineurs, reprend Clope, t’en verras plein, des enfants maltraités. Tu pourras raconter toutes les atrocités de la terre. Mais faut pas oublier les autres, ceux avec des parents… comment dire… Il rallume sa cigarette, pas assez tassée. J’ai envie de dire qui sont juste des gros cons, mais je cherche un mot que tu puisses écrire. Des parents qui ne les protègent pas, voilà. »

J’ai embarqué dans une voiture des Stups, il est 5 h 45. Les enquêteurs s’apprêtent à perquisitionner chez Julien, la trentaine, qui tient un service de livraison de cocaïne, héroïne et plus rarement de cannabis. L’un des policiers s’annonce à la radio. « TN 59 de Stups 120 Alpha. Quittons le central. Équipage de quatre. Trois fonctionnaires et le journaliste. » À l’arrivée, pas très loin du Couvent, cet ancien monastère que la mairie veut restaurer en « lieu de vie atypique mêlant street food passionnée et écoresponsable, boutiques éphémères, programmation plurielle », l’une de ces maisons du Nord en briques rouges, tout en longueur. La Ford de la brigade anti-criminalité (BAC) avait récemment été recouverte d’une douzaine d’œufs, lancés de la fenêtre du numéro d’à côté. Un nouveau point de deal. « Eux, on va se les faire », avaient alors dit les policiers.

« Le problème, c’est tous les parents qui ont lâché. »

Dans l’entrée de chez Julien (2), le sol est sale, encombré de produits d’entretien, de balayettes et de balais-brosses. Quand la porte s’ouvre, il émerge d’un canapé en similicuir gris installé dans le salon. Le genou d’un enquêteur des Stups, posé sur sa nuque, achève de le réveiller. « On sait jamais, il peut avoir un couteau », précisera le policier. Dans la cuisine en enfilade, Julien est maintenant debout, menotté. Les enquêteurs fouillent un tas de poubelles dans la courée attenante, trouvent un sac d’herbe. « C’est à toi, la drogue ? Ah non, c’est pas à toi, OK. Tu veux que je place ta mère en garde à vue, donc ? » Sur le canapé où Julien dormait, trois enfants viennent de s’installer. Le garçon, 8 ans, est emmitouflé dans une doudoune rouge avec des oreilles de chat sur la capuche. Ses yeux sont rivés sur le chien des Stups, qui s’approche d’une grande armoire en désordre. Je distingue un vase rempli de fausses fleurs, un aquarium sale et des photos de classe sur fond bleu ciel.

« Ah non, le chien ! crie Catherine, la mère. Touchez pas à ça, c’est les affaires de mes parents. Je jure sur leur tombe que j’ai perdu les clés de l’armoire.

– Par pitié, ne jurez pas », gronde un policier.

Catherine s’adosse à ce qu’il reste d’une cloison séparant la cuisine de la salle à manger. « BONNE ANNÉE ! » est écrit en rouge au-dessus d’elle sur une banderole dorée. Nous sommes en avril. Sa fille de 14 ans lui tire le bras.

« Maman ? Il est où, Papa ?

– Au travail. Tu sais bien qu’il travaille de nuit, ma chérie. » Aux policiers : « Il bosse dans une société de nettoyage. »

La fouille est terminée. Le résultat est modeste : 10 g de cocaïne, 7 g d’héroïne et 500 g d’herbe. Catherine dit qu’elle a mal au cou. Un policier propose à l’un de ses collègues de la masser. « Oh, moi, je veux bien », minaude-t-elle. La petite dernière, 6 ans, regarde tout le monde rigoler sans comprendre.

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De retour au commissariat, je rejoins l’étage des Stups, toujours encombré de vélos de course. Deux policiers sont en train de retranscrire les écoutes du portable de Catherine. Ils me tendent un casque. La mère de Julien vient tout juste de prévenir son mari, qui panique et insulte les policiers. Elle le rassure au sujet de l’héroïne : « J’ai fait croire que c’était à moi. » Au début de l’appel, elle avait demandé à sa fille de 14 ans de vérifier si toutes les caches de drogue avaient été découvertes. L’enfant semblait avoir fait le tour de la maison, et Catherine s’était exclamée : « C’est bon, ils n’ont pas tout trouvé ! »

En audition, quelques heures après la perquisition, le père s’indigne. « On m’arrête alors que je suis un travailleur, je me lève tous les matins à 3 heures pour élever mes enfants. » Quelques mois plus tard, à l’audience, alors que son beau-fils Julien jurera à la présidente du tribunal que ses frères et sœurs n’avaient jamais rien vu du trafic, le quinquagénaire sanglotera : « Je ne veux pas perdre ma famille… »

« Tu es en CE2, non ? Alors tu vois, Enzo, on n’agresse pas tes parents. On est policiers, il faut nous faire confiance. »

J’en ai souvent vu, à Roubaix, des enfants réveillés par l’interpellation de leurs parents. Ce jour-là, un policier du Raid encagoulé agite un jouet en plastique devant un enfant de 9 ans, manifestement impressionné. Un jouet à l’effigie de Venom, un antihéros de l’univers Marvel. À peine arrivée dans la maison, la capitaine Pablis, à la tête des violences conj’, s’approche de l’enfant : « Tu es en CE2, non ? Alors tu vois, Enzo, on n’agresse pas tes parents. On est policiers, il faut nous faire confiance. » La capitaine a longtemps travaillé aux Mineurs en région parisienne.

Dans la voiture, avant l’interpellation, elle m’avait parlé de son fils. Lui aussi a 9 ans. Elle l’a en garde alternée et vient de signer pour une maison à bonne distance de Roubaix, « pour qu’il soit mieux installé ». Elle imagine créer un « coin livre » dans le salon et installer un trampoline dans le jardin. Elle rêve déjà de leurs parties de foot, aux beaux jours, dans le champ d’à côté.

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Après l’interpellation du Raid, la capitaine demanda à la mère d’Enzo :

« Ça va le petit, il n’a pas eu trop peur ?

– Oh, non. Il veut aller au Raid quand il sera grand. »

Dans l’entrée, le père d’Enzo, interpellé, essaye de rouler une cigarette sans trembler. Il interroge le capitaine Pablis. Réponse ferme : « Ah non, monsieur ! Il faut protéger le petit. On ne va pas parler de ce qu’il se passe devant lui. »

Clope me dit : « Ce qui tient un policier serein, c’est souvent sa famille. Quand ça s’écroule, tout s’écroule. » C’est maintenant la deuxième cigarette qu’il roule sur le parking du central. Clope est entré dans la police à 24 ans parce qu’il aimait le sport. On l’a envoyé en région parisienne, comme tout le monde, et sa femme est restée dans le Nord. Il raconte être devenu invivable, « moins tolérant, moins joyeux, moins sociable ». Au supermarché, il regardait sans cesse derrière son épaule. « La police te change, c’est comme ça », lâche-t-il.

« Ce qui tient un policier serein, c’est souvent sa famille. Quand ça s’écroule, tout s’écroule. »

Une policière m’a un jour raconté ses « tours de sécurité » sur les ronds-points avant de rentrer chez elle, pour vérifier que personne ne la suit. Une autre m’a confié qu’elle « flippait » le soir, seule à la maison. Récemment, elle a vidé le contenu d’une bombe lacrymogène sur le visage de son voisin, qui s’était simplement trompé d’étage.

Clope, lui, s’est séparé de sa femme en 2014. « Ça fait sept ans que je galère sentimentalement. » Il dit avoir un immense respect pour les conjoints de policiers. Il faut veiller, dit-il, à ce que le métier ne pèse pas sur eux, « c’est ce que j’ai appris de mon divorce ». Il parle surtout de son fils de 10 ans, qui s’entend très bien avec son beau-père. « Quand je le vois épanoui, je me dis que c’est un petit miracle. Je sais pas si t’es croyant, mais, moi, je le suis… » Il rallume sa cigarette tordue, inhale la fumée. « Aujourd’hui, je vis pour lui. C’est pour ça que je dis que, derrière les gamins qui partent en sucette, il y a toujours des parents qui ont lâché. »

→ VIDÉO. « Le travail de la police, ce n’est pas de faire baisser la délinquance »

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